Site internet
Roger et le site qui travaillait à mi-temps
Onze demandes enterrées, un administrateur nommé Kevin que personne ne connaît et Google qui envoie Roger partout sauf chez ses voisins.

Roger répare des chaudières à Sprimont. Il reconnaît un circulateur fatigué à travers deux portes, une cave et le chien du client. Son site internet, lui, souffrait d’une panne beaucoup plus moderne : il fonctionnait parfaitement tant que personne ne l’utilisait.
Le site fonctionnait. Roger avait vérifié lui-même.
Un mardi à 8 h 17, entre un café réchauffé pour la troisième fois et un départ vers Louveigné, une dame l’appelle pour un entretien. Elle termine par une petite phrase capable de ruiner une matinée mieux qu’un camion devant vous dans la côte de Sprimont : « J’ai rempli votre formulaire hier. Je n’ai jamais eu de réponse. J’ai retrouvé votre numéro sur une facture de 2019. »
Roger teste immédiatement. Le site s’ouvre sur l’ordinateur du bureau. Le logo est là. La photo de la camionnette aussi, avec l’ancien lettrage, l’ancien numéro et probablement encore l’ancien plein de diesel. Il remplit le formulaire, clique sur « Envoyer » et obtient un magnifique message vert.
« Ben voilà. Ça fonctionne. »
Roger, rassuré par un rectangle vert qui mentait avec beaucoup de professionnalisme
Le formulaire faisait exactement ce qu’on lui avait demandé six ans plus tôt : expédier les messages vers une boîte créée par le cousin de quelqu’un. Cette boîte redirigeait vers une adresse supprimée. Le visiteur recevait une confirmation. Le message recevait une sépulture digne. Roger recevait la paix.
Sur smartphone, l’expérience prenait une tournure artistique. Le bouton d’appel vivait derrière une photo de radiateur. Les horaires s’arrêtaient au mercredi. Le menu occupait la moitié de l’écran et le certificat de sécurité affichait un avertissement assez inquiétant pour suggérer que Roger installait des chaudières, minait du bitcoin et revendait votre dossier médical.
On a ouvert le capot. Il y avait du monde.
Le nom de domaine appartenait toujours au neveu d’un ancien collègue. Le site comptait quatre administrateurs : « Admin », « RogerNouveau », une adresse Hotmail inconnue et quelqu’un prénommé Kevin. Aucun Kevin n’avait jamais travaillé chez Roger. Kevin disposait néanmoins de tous les droits. Une belle carrière.
Pour le mot de passe, trois membres de la famille ont participé à l’enquête. Les suspects principaux étaient le nom du chien, l’année de naissance de Roger et « Azerty123 ». « Azerty123 » aurait constitué une faute de goût personnelle. Heureusement, personne ne s’en souvenait assez pour la confirmer.
La fiche Google affichait l’ancien numéro. Une seconde fiche, créée un soir dont personne ne revendiquait la responsabilité, apparaissait parfois avant la bonne. Google envoyait Roger à Hamoir pour un dépannage tout en le cachant à un client de Gomzé-Andoumont. La géographie numérique a ses convictions.
Dans la boîte retrouvée, onze demandes attendaient. Une depuis quatre mois. Une autre demandait : « Bonjour, êtes-vous toujours en activité ? » Roger l’était. Son site entretenait volontairement le suspense.
Avant de refaire le logo en plus grand, on a sauvé les clients
- Roger a récupéré les clés de chez Roger. Le domaine, l’hébergement et le site sont à son nom. Kevin a été remercié pour ses années de service imaginaire. Les accès restants sont nominatifs et protégés par une double authentification.
- Le formulaire a été suivi jusqu’au bout. Une demande test part du téléphone, arrive dans la bonne boîte, déclenche une notification et reste consultable dans WordPress. Le rectangle vert doit désormais fournir des preuves.
- Le mobile a cessé de punir les gros doigts. Le numéro est cliquable, les horaires sont complets, le menu tient dans l’écran et aucun bouton ne cherche refuge derrière un radiateur.
- Google a reçu une seule version de Roger. Même nom, même téléphone, mêmes horaires et même adresse partout. La fiche parasite a été signalée et les zones réellement desservies ont été précisées.
- Les pages répondent aux questions posées au téléphone. Types d’intervention, communes couvertes, délais indicatifs et manière de prendre rendez-vous sont visibles. Roger ne répète plus douze fois par jour une information que son site cachait très bien.
- Le contrôle mensuel tient sur une petite liste. Formulaire, certificat, sauvegardes, mises à jour et coordonnées. Dix minutes. Moins long qu’attendre qu’une chaudière de 1997 décide de coopérer.
Ce que Roger a vraiment gagné
Roger n’a suivi aucune formation de 48 heures intitulée « Devenez le ninja de votre présence digitale ». Il sait simplement où arrivent ses demandes, qui possède ses accès et ce qui est vérifié. Il peut donc retourner aux chaudières, qui ont au moins la courtoisie de faire du bruit quand elles tombent en panne.
Son site donne la bonne information et permet de le joindre. À Sprimont, personne n’a sabré le champagne. Roger a bu un café chaud pour la première fois de la semaine. Le numérique venait enfin d’accomplir quelque chose d’utile.